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Publié le 16 Juillet 2017

Ce texte inédit est une fresque humoristique sur le monde de l'éducation des années soixante-dix (1970) du primaire à l'universitaire. Conçue à l'origine comme un guide du parfait suppléant, la forme romanesque s'est imposée, poussée par la personnalité même du héros : le Suppléant. C'est ainsi que pendant 17 chapitres, nous assistons à l'évolution de ce dernier oeuvrant dans le monde de l'éducation d'alors.

 

 

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Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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Publié le 15 Juillet 2017

À l'évocation du Directeur, Grosse Tête perdit pour quelques instants de sa belle assurance. Et comme pour venir en aide au Suppléant on entendit la cloche annoncer la fin du cours.

 

OUF !…

 

C'était le moment de déguerpir. Le Suppléant s’empressa vers la sortie, clés encore en main, mais la trouille aux fesses. Éberluer, les apprentis mécanos encore couverts de suie laissèrent tomber leurs outils sur le sol. Le Suppléant en profita pour se mêler aux élèves sortant des classes et ateliers et, bercé par cette foule protectrice, il s'enfuit vers la cafétéria.

 

Vingt minutes plus tard, il y était. Il se planqua dans un coin pour attendre la venue du Directeur et là... attendit. Mais le Directeur ne vint pas. Les étudiants le côtoyant le montraient du doigt et se marraient de le voir si drôlement placardé d'huile. Lui, ne se doutant de rien, guettait toujours la venue du Directeur. À la fin, songeant que Directeur ou pas, sa journée était belle et bien terminée, il résolut de rentrer chez lui ; d’autant que son groupe d’apprenti mécano pourrait finir par le découvrir et lui jeter un mauvais sort.

 

Se faufilant par d'étroits corridors bordés de casiers, il déboucha sur le grand hall qu'il ne reconnut pas et au lieu de se diriger, vers la sortie, il bifurqua dans un long couloir qui l'amena à voir les remarquables installations sportives de la Polyvalente. Gymnases, piscines, badmintons, salles d'exercice, salles de tir, poids et haltères et j'en laisse et j'en passe. Après avoir tourné en rond un bon moment, il ne s'y retrouva plus du tout. Il alla donc s'informer à un surveillant. Ce dernier lui indiqua de poursuivre droit devant jusqu'aux bureaux administratifs, d'emprunter l'escalier mécanique jusqu'au café étudiant et de prendre ensuite par l'atelier de soudure donnant directement sur le stationnement : son chemin personnel favori. Le Suppléant suivit docilement ces instructions et donna dans une toilette des dames. Perplexe, il s'en remit à son instinct et aboutit bientôt à un long couloir qui se terminait sur une porte à poids.

 

À bout de patience, il tira la porte violemment et s'engagea dans un mystérieux passage aboutissant à une porte de chêne qu'il poussa anxieusement. Pour comble de malheur, cette porte donnait en plein bois ; mais le Suppléant malgré son faible sens de l'orientation en forêt décida de s'engager sur le sentier qui s'ouvrait devant lui. Pour rien au monde, il n'aurait voulu revenir sur ses pas. Et fort heureusement, quelques minutes de marche à peine le menèrent jusqu'à une petite rue qui se terminait en cul-de-sac. Il fit un bref tour d'horizon et vit à quelques centaines de mètres le boulevard qu'il avait emprunté le matin pour se rendre à la Polyvalente.

 

Il se dirigea jusqu'au premier arrêt d'autobus pensant que malgré la marche excessive, la Suppléance demeurait un métier peu exigeant en regard de bien d'autres et assez rémunérateur à tout prendre...

 

-Oh !... Le formulaire !

 

Le Suppléant se rappelait justement avoir omis de remplir le formulaire sans lequel on ne pouvait le rémunérer. Il fit demi-tour vers la Polyvalente. Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta pile.

 

-Et puis, tant pis! J'aime encore mieux perdre ma journée que d'y retourner.

Et il rentra chez lui.

 

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Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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Publié le 14 Juillet 2017

Tous les regards convergèrent vers le maître des lieux : Grosse Tête, évidemment.

 

-Ben ! fit-il, j’en sais rien !

 

Inévitablement… on jeta un regard du côté du Suppléant qui n’avait aucune idée de ce dont parlaient ces derniers.

 

-Et vous, monsieur, s’enquit quelqu’un. Vous le savez ?

 

Comment le professeur ne pouvait-il ne pas le savoir ou, si vous voulez, pouvait-il le savoir sachant qu’il ne le savait pas ? Le savait-il ? enfin ? Bref, une réponse s’imposait devant une classe empressée et impatiente de voir le moteur fonctionner de nouveau.

 

-Alors, fit le Suppléant, vous l’avez ajusté à ?

 

-A 5 degrés, répondit Grosse Tête.

 

-À 5 degrés, répéta le Suppléant. Hum ! Mais voilà qui est très bien !

 

-C’est okay ! clama la classe incrédule.

 

-Oui c’est parfait ! confirma le Suppléant inconscient des conséquences d’une telle affirmation.

 

Cinq degrés furent inscrits et on installa le radiateur, suivi du liquide requis. Cinq minutes plus tard, on était prêt à repartir le moteur de monsieur Richard. Qui eut cru une telle opération se faire en si peu de temps.

 

Le fier groupe encerclait l’objet de leur travail et on gratifia celui qui bénissait ce dur labeur des clés de la voiture afin qu’il couronne le tout par un mémorable départ. Le Suppléant actionna l’ignition avec obligeance.

 

 

BOUM ! ! ! ! ! !

 

Une terrible explosion accabla le moteur duquel s’échappa un lourd nuage de poussière noir. Tout le groupe s’en trouva instantanément recouvert les laissant le souffle coupé et le visage noirci.

 

Horreur !

 

Le Suppléant, émergea la clé d’ignition à la main en bégayant :

 

-Cinq degrés… cinq degrés !…

 

Un mouvement de panique sembla s’emparer du groupe et le Suppléant comprit en cet instant que sa vie était en danger. Dès lors, trente visages menaçants aux yeux exorbités fixèrent le Suppléant.

 

-Ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, fit celui-ci, nous continuerons prochainement, très prochainement...

 

-Ah oui ! Nous continuerons !… Firent les étudiants.

 

-Très, prochainement ! très, très prochainement !...

 

-Ah oui ! grinça le petit baquet, très prochainement ?

 

Il caressait des mains sa clef anglaise.

 

-Mais-mais-mais, oui ! bégayait le Suppléant. D'ailleurs, j'en glisserai un mot au Directeur avec qui j'ai rendez-vous pour dîner.

 

-Le Directeur !

 

-Oui, le Directeur. Pour dîner.

 

À l'évocation du Directeur, Grosse Tête perdit pour quelques instants de sa belle assurance. Et comme pour venir en aide au Suppléant on entendit la cloche annoncer la fin du cours.

 

 

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 13 Juillet 2017

-C'est beau la spécialisation, reprit le Suppléant, mais ça requiert une condition primordiale que vous ne devez pas ignorer.

 

-Quoi, quoi, monsieur ?

 

-La méthode, mes amis, la méthode.

 

-On sait tout ça ! Mais le cours avance, on est pressé !...

 

-N'oubliez pas les gars, que les moteurs c'est comme... c'est comme...

 

-LES FEMMES !...

 

-Il faut donc... procéder avec de la méthode...

 

-Faites ça vite les explications, rugit un petit baquet, parce que si la cloche sonne avant qu'on ait eu le temps de remonter le moteur, je m'en vais vous descendre un coup de ce wrench-là sur la tête.

 

L'étudiant brandissait une clé anglaise au visage du Suppléant.

 

Celui-ci convint de passer à la pratique.

 

-Euh !... Eh bien, euh !... Je vous fais confiance, je vous fais confiance pour la méthode. Allez-y !

 

Les étudiants se ruèrent comme des enragés sur le moteur ; en deux temps trois mouvements il se retrouva en pièces détachées. Vraiment ils n'étaient pas payés au tarif horaire. Le Suppléant était en proie à un pénible dilemme, lui qui avait étudié principalement les Lettres en vue un jour d’enseigner cette matière qu’il aimait tant, se voyait parachuté dans une classe pour y enseigner la mécanique. La mécanique ! Il n’y connaissait strictement rien. Aussi tandis qu’il faisait semblant de regarder travailler ses étudiants, il scruta les diagrammes et dessins collés au mur de la classe. On y voyait la description des pièces d’un moteur, d’une transmission et du châssis d’une voiture. Hélas, il n’y comprenait toujours pas grand-chose. C’est alors que Grosse Tête s’amena.

 

-Monsieur le Suppléant, je pense que se serait une bonne idée de commencer à remonter le moteur de monsieur Richard. C’est un peu de notre faute ce qui est arrivé, vous savez ?

 

-Oui, bien sûr, remonter le moteur, reprit sans enthousiasme le Suppléant. Oui, il faudrait le remonter !

 

-Oui, clama la classe, remontons, remontons !

 

-Alors, fit-il, où est le moteur ?

 

-Juste devant vous, répondit la classe.

 

-Oui, fit le Suppléant qui ne le reconnut pas. Bien, alors qu’est-ce qu’il lui manque ?

 

Grosse Tête montra toutes les pièces autour du moteur et les nouvelles pièces qu’apportait tout un à chacun.

 

-Bien, fit le Suppléant. Remontons alors.

 

Et tout le groupe se mit à remonter le tout illico.

 

Le Suppléant, médusé, regarda la bande de jeunes gens s’affairer à reposer les nouvelles pièces, les uns sifflotant, les autres chantonnant comme s’ils avaient fait ce métier toute leur vie. Un esprit de collaboration animait le groupe tandis que certains sous le véhicule recevaient des mains de leurs comparses la clé à molette avec la douille requise pour boulonner tantôt le démarreur, tantôt l’alternateur et ainsi de suite pièce après pièce jusqu’au montage final qui à peine une demi-heure plus tard survint.

 

Un seul doute tourmentait le groupe d’apprenti mécano soudainement arrêté devant l’ajustement du "timing chain", la chaîne qui permettait l’explosion de chacun des cylindres au bon moment. Inutile de dire que de sérieux problèmes peuvent subvenir à un moteur mal ajusté.

 

Tous les regards convergèrent vers le maître des lieux : Grosse Tête, évidemment.

 

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 11 Juillet 2017

Flatté, le Suppléant demanda à voir la chose en question.

 

Le garçon étala alors devant ses yeux une série de photographies couleur d’une flamboyante Lamborgini rouge au volant de laquelle se trouvait une plantureuse blonde, les seins nus. SCANDALE ! Le Suppléant confondu ne savait où jeter son regard. Il balbutia des choses incompréhensibles et, après maintes hésitations, se résigna à confisquer les photos sous la huée générale.

 

-Monsieur, vous êtes ben straight !

 

-Vous êtes contre les voitures sports ?

 

Le Suppléant exigea le silence. Il crut nécessaire de faire une mise au point sur l'aspect professionnel du cours qu'il voulait donner, indiquant par la même occasion qu'il n'y avait pas de place pour ce genre de futilité. Et tandis qu'il commençait son petit laïus, un étudiant faisait démarrer un moteur dans un vacarme épouvantable. Le Suppléant n'en continua pas moins de discourir, entendu de lui seul, et encore... Le moteur cependant fit bientôt une embardée et s'étouffa alors que le Suppléant terminait son propos sur ces mots :

 

-...--mais vous êtes des gars capables... capables de faire des miracles si on vous en donne les moyens !...

 

-Justement, lança un étudiant qui semblait vouloir faire suite aux dires du Suppléant, on a besoin d'un vrai miracle pour remettre en marche le moteur de l'automobile de Monsieur Richard.

 

-Comment va-t-on faire ? Renchéris un frisé.

 

Le Suppléant, pour que l'on comprenne bien qu'il réfléchissait à la question, porta la main au menton. Puis, laissant retomber le bras, il fit voir un visage taché d'huile… ce qui ne manqua pas d’amuser la classe.

 

-De quel trouble souffre le moteur ? demanda le Suppléant tandis que les élèves étouffaient un rire.

 

-On ne sait trop, Monsieur, c'est généralisé. C'est que voyez-vous, on a échappé le moteur sur le plancher de béton et il y a quelques morceaux qui se sont... enfin, vous voyez... Le pire c'est monsieur Richard, lui y'en a eu une claque en voyant ça... On le savait pas, nous autres, qu'il était cardiaque!

 

Le Suppléant voulut alors gagner du temps.

 

-Mes amis ? dit-il. Il faut absolument montrer à monsieur Richard ce qu'on est capable de faire... En somme, un moteur ça n'a rien de compliqué, c'est un peu comme... comme les femmes... faut savoir s'y prendre.

 

-Ça, c'est vrai, monsieur ! seconda la classe soudainement intéressée.

 

-Les gars, je sais que vous savez vous y prendre.

 

-Ça, c'est vrai ! firent-ils trépidants.

 

-D'abord, quand un moteur est endommagé, comme celui de monsieur Richard, que faut-il faire ?

 

-Monsieur, risqua un étudiant, endommagé comme celui-là, on serait peut-être mieux de le changer pour un neuf.

 

-CHOUOUOUOUOUOUOUOUOU ! protesta la classe.

 

-Ne vous occupez pas de lui, monsieur, il n'y connaît rien !

 

-Aie! monsieur, s'écria le plus brillant de la classe, surnommé "Grosse Tête", je le sais ce qu'il faut faire, moi : il faut changer les morceaux défectueux.

 

-Voilà qui est bien ! rétorqua le Suppléant. Je constate avec plaisir que vous ne manquez pas d'imagination.

 

-On commence ou on ne commence pas ?

 

-Une minute, les gars ! fit le Suppléant. D'abord, faudrait faire l'inventaire des pièces endommagées pour voir si on les a en réserve.

 

-Inquiétez-vous donc pas ! fit le frisé. On est dans une Polyvalente ici : on a du stock en masse !

 

-Bon, bon, on commence ! firent-ils en se précipitant, sur le moteur.

 

-Une minute coupa le Suppléant.

 

-Qu'est-ce qu'il y a encore ?

 

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 10 Juillet 2017

Le Directeur dénicha sous le fauteuil un paquet de feuilles. Il en tira une pour aussitôt la remettre au Suppléant.

 

-Tenez, voici une carte miniature du plan de la Polyvalente. Nous en remettons une à tous nos Suppléants.

 

-Ah bon, fit décourager le Suppléant.

 

-Vous savez, il ne faut pas trop vous en faire ; en vérité, je vous avoue que je ne m'y reconnais pas encore très bien moi-même...

 

-Ah oui, marmonna le Suppléant reprenant espoir.

 

-Je vous reverrai sûrement durant la journée. Tenez, pourquoi ne viendriez-vous pas dîner avec moi ? Je vous attendrai à la cafétéria. Vous serez mon invité. J'adore me mêler aux étudiants. Dans le fond, je suis un peu comme eux...

 

-Très bien, monsieur le Directeur, j'y serai. Au revoir !

 

-C'est ça, au revoir et bonne chance !

 

-Merci.

 

Le Suppléant laissa le Directeur à ses études et consulta la carte qu'il lui avait remise. Quelques instants consacrés à explorer la carte suffirent à le désorienter complètement.

 

-Mais c'est le fouillis général, maugréa-t-il gravissant l'escalier.

 

-Avez-vous besoin d'un renseignement, monsieur ? lança un homme aux cheveux grisonnants qui avait remarqué l'embarras du Suppléant.

 

-Euh ! Oui, pourriez-vous me dire où se trouve le local 1530 ?

 

-Mais certainement. Vous ne pouviez pas mieux tomber pour obtenir une telle information. Vous n'avez qu'à traverser ce couloir et tourner à votre gauche, c'est la première porte.

 

-Monsieur, je vous remercie infiniment.

 

-Y'a pas de quoi. Je me présente : Julien Lapointe, l'Orienteur de cette Polyvalente.

 

Après avoir serré la main de Monsieur Lapointe, le Suppléant s'empressa de suivre à la lettre les indications de l'orienteur. Traversant le couloir il tourna à gauche et continua jusqu'à la première porte. Il était au 1530, enfin. S'arrêtant pour souffler, il jeta par acquit de conscience un bref coup d’œil par le carreau.

 

Tout près, des élèves en bleu de travail étaient à retirer d'une voiture sa boîte de vitesse alors qu'à l'écart d'autres soumettaient le moteur à un judicieux examen. Partout par terre s'étalaient différentes pièces de cette même voiture dont il ne restait d'identifiable que le châssis et les roues. Sûrement sans aucun plan d'ensemble, chacun surexcité, s’affairait joyeusement à parfaire ses connaissances, marteau en main.

 

Le Suppléant courageux ouvrit la porte. Plusieurs têtes alors se tournèrent vers lui et un étudiant s'approcha.

 

-Vous êtes le Suppléant ?

 

-Oui oui, c'est moi.

 

Le garçon lui tendit une main tachée d'huile que le Suppléant serra distraitement.

 

-Êtes-vous marié ? demanda le garçon.

 

-Eh bien ? Euh !... C'est-à-dire que, euh !... Non.

 

-Tant mieux ! On va pouvoir se comprendre. J'aurais justement quelque chose à vous montrer.

 

Flatté, le Suppléant demanda à voir la chose en question.

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 7 Juillet 2017

 

-Ça ne peut pas être ici, pensa-t-il.

 

S'apprêtant à faire demi-tour, il vit tout à coup un point lumineux provenant d'une ouverture à sa gauche. Il s'en approcha avec prudence. Il aperçut au fond d'une petite salle une lampe sur pied qui éclairait un homme calé dans un fauteuil, absorbé par la lecture d'un livre.

 

-Pardon, seriez-vous M. Jasmin, le concierge ? demanda-t-il timidement.

 

-Moi ? répondit l'homme. Non,  je ne suis pas le concierge, je suis le Directeur de la Polyvalente.

 

-Le... Oh! Je m'excuse, monsieur le...

 

-Laissez, laissez, je comprends votre étonnement. Il est plutôt rare de rencontrer un Directeur dans un pareil endroit. Mais que voulez-vous : le progrès c'est le progrès. Il faut un idéal dans la vie ! Le mien, c'est de devenir Directeur d'un Cegep. Et pour ce faire, je dois étudier sans relâche !

 

-Je ... je comprends ! Vous poursuivez vos études en quelque sorte, ajouta le Suppléant.

 

-Eh oui ! vous avez raison mon ami, je poursuis mes études. Et ce n'est pas facile, croyez-moi. J'ai besoin de calme de beaucoup de calme...

 

Le Suppléant, ayant compris le message, se rappela tout à coup le but de sa démarche.

 

-Monsieur le Directeur, je suis Suppléant et...

 

-Et vous voulez qu'on vous donne votre feuille de route.

 

-Eh bien, à vrai dire...

 

-Attendez, attendez une seconde! J'ai là votre feuille de route.

 

Le Directeur approcha une serviette bourrée de paperasse.

 

-Êtes-vous Suppléant de jour, de soir ?

 

-Euh !... De jour, je crois.

 

Le Directeur sortit une liasse de feuillets.

 

-Êtes-vous un ancien, nouveau, à la retraite, au recyclage, au stage ?

 

-Euh!... Un nouveau.

 

Deux autres liasses furent rapidement éjectées de la serviette.

 

-Êtes-vous Suppléant à plein temps, à temps partiel, de temps en temps ou...

-à plein temps.

 

D'autres liasses jaillirent.

 

-Êtes-vous spécialisé, non spécialisé ou sans spécialité ?

-Euh !... non spécialisé, il me semble.

-Bravo!.. J'ai trouvé.

 

-Ah oui...

-Vous êtes un Suppléant bénévole !

-Moi ? Non !

 

-Alors, c'est que je dois m'être trompé dans mon classement.

 

-Je-je-je ne voudrais pas vous déranger. D'ailleurs, je-je-je...

 

-Mais non, mais non, j'ai pourtant l'habitude avec les quelque cinquante-huit Suppléants qui viennent quotidiennement. Vous êtes nouveau, m'avez-vous dit ?

 

-Euh !... Oui, c'est la première fois.

 

-Ah ! Alors c'est fort possible que je n'aie pas votre feuille de route et que ce soit ma secrétaire qui l'ait.

 

-Mais, monsieur le Directeur, si vous pouviez m'indiquer le chemin pour me rendre à mon cours, c'est là que je dois remplacer un certain monsieur Richard, enfin, c'est ce qu'on a dit à ma mère au téléphone.

 

-Ah! Si vous m'aviez dit ça plus tôt, je vous aurais renseigné tout de suite. Monsieur Richard enseigne la mécanique appliquée. Il a eu une petite attaque, il est cardiaque. Mais ce n'est pas très grave, voyez-vous, ses élèves sont tellement désireux de s'instruire... J'espère que vous connaissez la mécanique ?

 

-Euh ! Oui, un peu.

 

-C'est très bien, où ai-je mis ces cartes ! Donc, comme je vous disais... Ah ! les voilà !

 

Le Directeur dénicha sous le fauteuil un paquet de feuilles. Il en tira une pour aussitôt la remettre au Suppléant.

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 6 Juillet 2017


 

2

 

LA POLYVALENTE

   

 

T

ous les jours depuis son entrevue avec le Grand Directeur, le Suppléant se levait tôt le matin et courait s'installer près du téléphone dans l'espoir de recevoir un appel de la Commission. Il s 'adossait au meilleur des fauteuils, et les pieds posés sur un pouf, il joignait les mains et fermait les yeux ; position idéale pour une attente prolongée.

 

L'attente se prolongea en effet des heures, des jours et des semaines. L'anxiété des premiers jours s'était grandement amenuisée et le Suppléant qui persistait toujours à venir se poster près du téléphone tôt le matin, ne le faisait plus en définitive que pour la forme et se rendormait aussitôt, dès que blottis au creux du fauteuil. Si bien que par un beau lundi matin : Dring!.. Dring!... à peine le Suppléant n'eut-il le temps de réaliser qu'i1 s'agissait bel et bien de la sonnerie du téléphone que sa mère dont l'anxiété, elle, ne s'était aucunement amenuisée, bondissait sur l'appareil persuadée à cause de l'heure hâtive que cet appel venait de la Commission.

 

-Oui, allo ?... Oui, oui c'est bien ici ; il s'agit de mon fils... À la Polyvalente Paul-Gérin Lajoie, en remplacement de monsieur Richard! Certainement... Un cours professionnel! Aucun problème... Je vous l'envoie immédiatement...

 

Moins d'une heure plus tard, sur les bons conseils de cette mère prévoyante et désintéressée le Suppléant arrivait sans encombre à la Polyvalente pour y accomplir sa première journée de Suppléance.

 

Dès sa descente d'autobus, il ne manqua pas de reconnaître la Polyvalente, un gigantesque complexe de béton dont le corps directeur s'étendait parallèle à l'horizon jusqu'à un boisé voisin ; à intervalles réguliers d'énormes cubes formant autant d'annexes toutes reliées entre elles par des passages aériens, venaient se greffer à la structure centrale. L'architecture de cette maison d'éducation avait de quoi impressionner tant par son originalité que par son imposante stature.

 

Et dire qu'il ne s'agissait là que d'un exemplaire parmi tant d'autres de ce que pouvait concevoir le génie humain pour le plus grand plaisir des yeux et de l'esprit. Vraiment, le Suppléant était ébloui ; ce qui ne l'empêcha pas moins de se diriger à la hâte vers l'entrée principale.

 

Dès qu'il eut pénétré dans la Polyvalente, il chercha le bureau du Directeur. Il ne le vit nulle part ce qui l’incita à pousser ses recherches plus loin que le hall d'entrée et ses environs. C'est ainsi qu'il s'engagea dans un large corridor, puis monta un escalier en spirale plutôt que d'enfiler un autre corridor faisant la jonction avec le premier.

 

Parvenu à l'étage supérieur, il remarqua un retardataire qui s'allumait une cigarette.

 

-Pardon, mon garçon, je cherche le bureau du Directeur et...

 

-Prenez l'escalier central et allez-vous renseigner auprès de la secrétaire.

 

-L'escalier du centre ?

 

-Ouais. Là-bas, à votre gauche... ou à ma droite si vous préférez.

 

-Euh!... merci, merci bien!

 

Le Suppléant gagna le grand escalier qu'il gravit à grandes enjambées jusqu'au second étage.

 

Il se retrouva face à la bibliothèque. Sans doute le bureau du Directeur n'était-il pas loin.

 

Il enfila un corridor à sa droite qui le mena à un réduit où s'entassaient balais et porte-poussière. Un concierge surprit dans son sommeil lui souri mal dans sa peau.

 

-Le bureau du Directeur, demanda le Suppléant.

 

-Très facile, répondit le concierge, descendez au premier, prenez le corridor de gauche jusqu'au Pavillon B et là... et là informez-vous donc auprès de l'autre concierge, monsieur Jasmin, que vous y trouverez.

 

-Merci, fit le Suppléant gêné.

 

-Vous pouvez aussi utiliser l'escalier mobile, il est situé...

 

-Non merci, je prendrai le même escalier.

 

-A votre guise ; d'ailleurs c'est juste un peu plus long...

 

Le Suppléant descendit jusqu'au premier.

 

Il chercha en vain le corridor mentionné par le concierge. Il résolut alors d'emprunter de nouveau l'escalier pour aller jeter un coup d’œil au rez-de-chaussée. N'y trouvant que des salles de conférences vides, il poursuivit sa descente jusqu'au sous-sol. Il se retrouva devant un corridor très sombre. Il s'y aventura quelques instants mais ne parvenant que très difficilement à s'y retrouver, il s'arrêta désespéré.

 

-Ça ne peut pas être ici, pensa-t-il.

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Rédigé par Robert Alair

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Publié le 5 Juillet 2017

Le voyage se fit sans anicroche jusqu'au moment où il quitta la rame de métro.

 

-Misère, mon parapluie ! fit-il alors que les portes se refermaient derrière lui.

 

-Bah !... Ce n'est pas l'habit qui fait le moine, se dit-il sagement.

 

S'étant ressaisi, il gagna la sortie.

 

-Misère, de misère, de misère ! fulmina-t-il au sortir du métro.

 

Une pluie torrentielle tombait sur la ville.

 

Faisant preuve d'imagination... il héla un taxi qui s'arrêtait justement devant lui. Il y monta rapidement, prenant place sur la banquette arrière.

 

-À la Commission des Écoles Catholiques de Montréal.

 

-Ah oui, la Commission, fit le chauffeur connaissant de toute évidence cette institution.

 

Il mit aussitôt en route sa Chevrolet noire n'oubliant pas de déclencher son taximètre. Il remarqua, mine de rien:

 

-Il faisait si beau et regardez-moi ça !

 

-Euh... oui.

 

-Mais on dirait que le beau temps va revenir, hein ?

 

-Euh... oui, oui, espérons-le.

 

-Espérons surtout que l'hiver ne sera pas trop dur cet hiver!

 

-Oui, espérons-le.

 

-L'hiver passé, ç’a été comme ci comme ça.

 

-Comme ci comme ça ?

 

-Oui ! Comme ci comme ça!

 

-Ah oui, oui. Comme ci comme ça répéta distraitement le Suppléant tandis que le chauffeur regardant dans son rétroviseur, jugea bon de ne pas insister.

 

Peu après, le chauffeur déposait son client à l'entrée de la Commission ; le Suppléant s'y dirigea d'un pas rapide. Son rendez-vous était inscrit pour neuf heures et la ponctualité étant l'apanage des Suppléants, ce dernier ne l'ignorant pas, se présenta au bureau à l'heure dite. Très rapidement, on l'introduisit auprès du Grand Directeur.

 

-Bonjour, cher ami, lança celui-ci s'avançant vers le Suppléant, la main tendue.

 

-Bonjour mon mon monsieur le Directeur, articula avec peine le Suppléant qui cachait mal sa nervosité et dont le visage soudain fût envahi d'une pâleur cadavérique.

 

-Êtes-vous malade ? lui demanda le Directeur circonspect.

 

-Oh ! non, non, non, non ! Ça va, répondit le Suppléant chancelant.

 

-Mais, assoyez-vous, je vous en prie ! fit le Grand Directeur, lui tirant un fauteuil.

 

Le Suppléant balbutia des remerciements.

 

Le Grand Directeur alla refermer la porte soigneusement ; puis revenant au Suppléant, il se laissa choir dans un grand fauteuil en face de lui et, là, le considéra longuement.

 

-Alors, cher ami, trancha-t-il au bout d'un moment, vous désirez faire de la Suppléance ?

 

-Euh!... Oui.

 

-Nous avons toujours un grand besoin de bons suppléants. Avez-vous apporté votre radiographie pulmonaire ?

 

-Oui, oui, te...

 

-Votre photographie de deux pouces et demi sur trois ?

 

-Oui, oui, je...

 

-Parfait, parfait ! Et vos diplômes ?

 

-Oui, les voilà.

 

-Avez-vous votre lettre de recommandation ?

 

-La-la voici...

 

Le Grand Directeur, homme de belle apparence, jeta un coup d’œil rapide sur la paperasse remise par le Suppléant.

 

-Je vois, je vois... fit-il d'une voix profonde. Je crois qu'il est inutile de perdre plus de temps.

 

Et, se levant la main tendue vers l'aspirant, il ajouta :

 

-Vous êtes engagé, mon ami. Vous répondez à tous nos critères d'engagement. Félicitations !

 

Le Suppléant, stupéfait, se leva et serra la main du Grand Directeur, le remerciant, il va sans dire.

 

-Au plaisir ! fit le Grand Directeur. Attendez l'appel et surtout, n'oubliez pas de faire mes salutations à votre mère.

 

Le Suppléant, sacré désormais Suppléant, sortit de chez le Grand Directeur la tête haute et le regard fier ; mais les dernières paroles du Grand Directeur semèrent quelques doutes dans l'esprit du Suppléant : sa mère avait-elle, encore, quelque chose à voir dans cette histoire ?

 

Peu après, au sortir de l'édifice, il aperçut à quelque distance une voiture taxi noire identique à celle qui l'avait déposé plus tôt dans la matinée, ainsi qu'au volant un identique chauffeur. Il n'eut pas le temps de se remettre de son étonnement que déjà celui-ci l'interpellât.

 

-Hé ! Monsieur ! Je vous ai attendu comme vous me l'aviez demandé !

 

-Vous m'avez attendu ! s'étonna le Suppléant.

 

-Arrivez que je vous reconduise au plus vite, le compteur marque déjà $38.35 !

 

-Oh ! fit le Suppléant qui imputa à sa surexcitation de ne se souvenir de rien.

 

-Vous dites ? fit le chauffeur intéressé.

 

-Non, non !... Rien ! dit le Suppléant.

 

Tout de même, il marqua une hésitation. $38.35 ! Mais avait-il le choix si réellement il avait retenu ce chauffeur ? Et puis, il pleuvait encore à torrents.

 

-Enfin, se dit-il, un Suppléant peut bien se payer ce petit luxe !

 

Et, prenant place à l'avant cette fois, il jeta les yeux vers l'édifice de la Commission dans l'espoir d'y trouver l'assurance d'un redressement prochain de son état financier. Il ne lui restait guère plus de $45.00 en banque.

 

-Attendons l'appel, soupira-t-il.

 

-Vous dites ? fit le chauffeur tendant l'oreille.

 

-Non, non ! Rien, dit le Suppléant.

 

 

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Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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Publié le 4 Juillet 2017

"PATLAOOORRR!!!"

 

À la fois concentré sur sa lecture et occupé à éviter dans son va-et-vient les piles de volumes jonchant le sol, le Suppléant se heurta, d'abord durement contre le pupitre qu'il n'avait pas repéré à temps ; ensuite, il fit quelques pas arrière sautant à cloche-pied pour reprendre son aplomb, mais ce faisant, il alla donner contre une pile de livres pour y perdre tout équilibre et, enfin, dans un dernier effort pour se redresser, il tenta de s'accrocher aux étagères qui, hélas, trop légères s'affaissèrent dans un fracas extraordinaire sur sa personne. Ce n'était pas de veine!

 

Le bruit assourdissant ne manqua pas d'intriguer la mère qui s'amena sur les lieux à la hâte. La tête glissée dans l’entrebâillement de la porte, celle-ci fouilla un moment du regard l'avalanche avant d'y repérer le Suppléant occupé à s'en dépêtrer.

 

-Tu t'es finalement décidé à faire le grand ménage, lança-t-elle.

 

-Le quoi ? répliqua le Suppléant.

 

-Le grand ménage ! répéta la mère.

 

-Mais, ça va prendre une éternité, gémit le fils.

 

-Au moins deux bonnes semaines ! conclut satisfaite la mère qui s'en retourna à ses chaudrons.

 

Et au milieu des bouquins épars, alors qu'une fine poussière voltigeait encore dans la pièce, le Suppléant déprimé songea comme il serait heureux d'en être à la veille de son rendez-vous avec le Grand Directeur.

 

 Prenant son courage à deux mains il résolut tout de même d'entreprendre le grand ménage.

 

Et ce travail d'archiviste lui fut des plus bénéfiques ; d'une part, cela lui permit de se familiariser de nouveau avec les nombreuses méthodes d'enseignement qu'il avait apprises au cours de ses longues années d'études, d'autre part, il lui fit passer ces jours d'attente dans la plus parfaite quiétude constamment enfermé dans la bibliothèque occupé à classifier ses livres de façon ordonnée. Et enfin, quand même ne serait-ce que pour la satisfaction non voilée de sa mère tout au long de ce grand ménage, cette activité lui fut des plus profitables.

 

Le jour du rendez-vous avec le Grand Directeur arriva donc au terme d'une attente vite et bien passée. Toutefois, sans en connaître les profondes raisons, le Suppléant, ce matin-là, se trouva replongé dans l'état d'extrême excitation qui l'avait accablé lors de sa demande d'emploi. Souhaitant retrouver un peu de son calme, il ne se présenta pas au petit déjeuner préférant quitter la maison en catimini.

 

Vêtu d'un complet gris récemment acquis chez l'un des plus chic manufacturiers de la ville et muni, malgré le temps plutôt ensoleillé d'un magnifique parapluie noir qu'il ne manquait jamais de traîner lors d'événements importants, il franchit le seuil de la maison sur la pointe des pieds. À l'extérieur, l'air était bon et revigorant ; il en fit provision avant d'aller s'engouffrer dans le métro.

 

Le voyage se fit sans anicroche jusqu'au moment où il quitta la rame de métro.

 

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Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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