Le Suppléant (chapitre 1.2)

Publié le 3 Juillet 2017

 

 

Il lui fallait donc être bien décidé puisque nonobstant ces considérations dès le lendemain matin de sa visite à la Commission, il entreprenait son propre recyclage. Et oui, depuis l'époque déjà lointaine et à la fois si proche de ses recherches en matière d'éducation, l'évolution, si rapide en ce domaine, ne manquait tout de même pas de le bousculer. Il entra donc dans la bibliothèque, pièce autrefois familière qu'il avait pourtant négligée depuis quelque temps et qui se ressentait durement de cet abandon. Il s'assied sur une pile de volumes posée à même le sol ; il fixa les étagères encore remplies de nombreux volumes et se souvint qu'il était justement à coter chacun d'eux quand l'envie soudaine de ne plus venir en cet endroit lui avait pris brusquement plusieurs mois auparavant. Et, bien sûr, tout était resté dans l'ordre relatif où il l'avait laissé, personne d'autre que lui ne visitant ce lieu. Partout à même le parquet, sur les tables, les chaises et jusque sur le rebord de la fenêtre s'empilaient les livres comme autant de hauts édifices à l'équilibre précaire… et qui n'attendent qu'un souffle pour s'effondrer.

 

Le Suppléant pensa qu'un jour il lui faudrait poursuivre son inventaire, mais que cela pouvait attendre, car il n'avait déjà que trop peu de temps pour se mettre à jour et ainsi faire bonne impression sur le Grand Directeur.

 

Sans plus tarder, il se mit à la recherche d'un livre qu'il se rappelait pour l'avoir maintes fois consultées en cours d'études et qui consacrait fort opportunément un long chapitre à la Suppléance. Il le découvrit non sans peine sous un amas de cahiers scolaires qu'il n'avait jamais eu le courage de jeter, encore moins de les ouvrir pour consultation. Étudiant le sommaire, méthodique, il se laissa conduire jusqu'au chapitre qu'il recherchait et en lut négligemment l'introduction qui s'articulait à peu près ainsi :

 

"On méprise bien souvent le Suppléant, mais de tous les enseignants, car il en est un, il est certes celui qui est : non seulement le plus désintéressé, car il n'y est pas pour l'argent, encore moins les vacances ; non seulement le plus motivé, car on le mutera constamment de cours, de classes et d'écoles ; non seulement le plus occupé, il devra pendant ses soirées préparer des cours sans lendemain ; non seulement le plus brave, car il devra affronter la plupart du temps des classes de petits monstres qui, enthousiasmés d'avoir fait claquer les nerfs de leur titulaire, ne seront que trop heureux de s'attaquer à ceux du Suppléant ; non seulement le plus fort, car après les injures subies en classe, on lui infligera une ultime indifférence dans la salle des professeurs, avant de le congédier la journée terminée ; mais, il est entre tous, celui qui doit posséder un équilibre psychique inébranlable, car la vocation de l'enseignement exige à ce point tel que s'il n'est pas fortement équilibré, il sombre vite dans le déséquilibre... si ce n'est la folie."

 

Captivé, le Suppléant ne s'était pas aperçu qu'il s'était mis à marcher dans la pièce tout en lisant... Mais l'auteur continuait.

 

"La vérité c'est que le Suppléant, le vrai, l'unique, le seul, celui qui rassemble tous les autres et qui indique enfin la voie, est non seulement le seul qui connaisse bien le phénomène de l'éducation, car il est le seul à expérimenter tous les échelons de l'instruction publique et privée, de l'élémentaire à l'universitaire en passant par le secondaire et le préuniversitaire, faisant de lui non seulement un connaisseur, car il possède une expérience pratique dans chacun des domaines mentionnés, mais bien un expert en matière éducationnelle. En définitive, un Suppléant ne peut être autre qu'un parfait Suppléant et un parfait Suppléant est plus qu'un parfait Suppléant, c'est un plus-que-parfait Suppléant, c'est un Suppléant du plus-que-parfait et, Dieu sait combien on a besoin, de nos jours, de perfectionnistes. Nous ne pouvons que déplorer le fait que trop d'amateurs se déclarent experts alors qu'ils ne sont que débutants. Aujourd'hui, ce dont on a besoin, c'est de professionnels, des gens mûrs, équilibrés, dynamiques, intelligents, perspicaces, motivés, didactiques, cultivés, sobres, émérites, enthousiastes, esthètes, sportifs, éthérés, neutres, précis, réguliers, originaux, exemplaires, uniques, prodigieux, romanesques, admirables, époustouflants et avant tout, surérogatoires... "

 

 

"PATLAOOORRR!!!"

Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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