Le Suppléant (chapitre 1.1)

Publié le 2 Juillet 2017

LE SUPPLÉANT

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Fresque caricaturale du monde de l’éducation.

 

de

Robert Alair

Yvon Brochu

André Malo

 
  

 

 

À la mémoire de André Malo. 

 

 

 Le Suppléant

  

1

   

LA DEMANDE D'EMPLOI

  

  

Je

 ne sais comment il peut venir à l'idée de quelqu'un de faire carrière dans la suppléance... Mais dans le cas du Suppléant, c'est sa mère, Suppléante elle-même durant de longues années, qui l'y avait incité le harcelant pendant des mois et des mois. Après tout, qu'est-ce qu'une mère ne ferait pas pour son fils ?

 

 

Toujours est-il qu'après avoir longtemps fait la sourde oreille aux discrètes suggestions de sa mère, le Suppléant, las à la fin de son indignité, céda devant la détermination d'une maman fatiguée, accablée, éplorée, qui n'avait cessé de lui rappeler maternellement chaque matin, en l'éveillant :

 

-Fainéant, c'est-y à matin que tu te décides, oui ou non ? J'en ai assez de t'entretenir.

 

Eh oui ! Elle en avait assez de l'entretenir.

 

-C'est des petits plats pour monsieur le matin, des petits plats pour monsieur le soir, des petits plats pour monsieur tout le temps ! Non, c'est terminé... Encore si ce n'était que ça ! Mais c'est un reprisage par-ci, un raccommodage par-là, un zipper de culotte qui ne ferme plus. Non, non, c'est terminé : je n'en puis plus... Non, mais qu'est-ce que tu penses : passer ta vie à lire le journal et à écouter les bulletins de nouvelles ? Mon pauvre enfant, tu t'es pas vu assis toute la journée, à te bercer ; mais où cela va-t-il te mener ? Espèce d'andouille, je te parle!

 

Ainsi très tôt chaque matin, parlait-elle au Suppléant qui n'avait cure de soutenir la conversation.

 

-Penses-tu que je vais continuer à te fournir les journaux et le tabac ad vitam aeternam ? Si ton père est assez fou pour le faire, ça le regarde !

 

Mais ce matin-là, la mère ajouta à son habituel baratin la phrase fatidique qui seule pouvait faire bouger son fils :

 

-En attendant, moi, j'ai rien qu'une chose à te dire : c'est la dernière journée que je t'endure dans la maison !

 

Moins d'une heure plus tard, le Suppléant se présentait à la Commission des Écoles Catholiques de Montréal pour y poser sa candidature.

 

-Avez-vous vos diplômes ? lui demanda à brûle-pourpoint la secrétaire, femme dans la quarantaine qui se teignait en blond et qui le regardait fixement dans le blanc des yeux.

 

La question troubla le Suppléant.

 

-Hum, hum ! reprit la dame. Faut des diplômes ! Ne devient pas Suppléant qui veut.

 

Par bonheur, le Suppléant reprit son aplomb.

 

-Euh !... J'ai un doctorat !

 

-Vous avez quoi ?

 

Intimidé, le Suppléant hésita quelques instants avant de répondre.

 

-J'ai un doctorat, une maîtrise, un baccalauréat spécialisé, un baccalauréat ès Arts...

 

-Wohhh ! Minute papillon ! Je ne suis pas sténo, moi !

 

Le Suppléant se trémoussa alors nerveusement sur sa chaise et, plutôt que d'entamer la nomenclature de ses hauts faits académiques, il attendit docilement l'autorisation officielle de parler. Il était encore sous l'emprise de l'émotion.

 

-Et alors, c'est pour aujourd'hui ou pour demain, lança madame Laperrière, pensez-vous que je n'ai qu'à m'occuper de vous ce matin ? J'ai rendez-vous par-dessus rendez-vous toute la journée durant, ça dérougit pas. La Commission, c'est pas la Fonction Publique ; on n'a pas le temps de consacrer deux à trois mois à chaque aspirant avant de l'engager ! Ici, ça va et ça vient, il faut continuellement tenir notre personnel à jour. Et c'est difficile étant donné le nombre considérable de candidatures. Vous n'êtes pas le premier arrivé. Si je vous disais que j'ai des listes longues comme ça de gens compétents qui attendent qu'on ouvre des Polyvalentes dans la métropole. Oui, monsieur, longues comme ça... et pas rien que de Suppléants. Y'a des professionnels... des psychologues, des psychiatres, des orienteurs, des animateurs, des informateurs... Vous savez en pleine période de chômage comme actuellement, on a un tas de monde qui ont la vocation tardive ! Alors allons-y avec vos diplômes!

 

-Eh bien ! ... J'ai un baccalauréat ès Arts, un Brevet en enseignement...

 

La dame notait sans relever la tête

 

-Un diplôme en Pédagogie. Un Baccalauréat spécialisé en Formation des maîtres. Une maîtrise en éducation. Un doctorat en psychopédagogie avec thèse sur " l'enfance et la création".

 

 

Le Suppléant ne disant plus rien, la dame releva la tête.

 

-C'est tout ?

 

-Bien, il me semble, oui.

 

 

La dame parut légèrement contrariée ; puis il passa dans son regard comme une lueur de compassion.

 

-Écoutez, monsieur, la Suppléance est une profession bien difficile qui demande, contrairement à ce que l'on croit une formation bien spéciale. Vous êtes certain de n'avoir rien oublié ?

 

Le Suppléant sentit alors la nécessité de souligner ses brillantes performances dans le cadre des activités parascolaires auxquelles il s'était adonné ; ainsi il fit part à la dame de son diplôme des Cadets de l'air, ainsi que ceux de brigadier, de moniteur, de croisé, de croisillon et plus tard de ligueur du Sacré-Cœur.

 

L'attitude de la secrétaire fut aussitôt plus conciliante à l'égard du Suppléant.

 

-Maintenant, dites-moi mon bon ami, quelles sont les expériences professionnelles que vous avez eues jusqu'ici ?

 

-Eh bien, comme j'étais jusqu'ici étudiant, mon expérience professionnelle se limite à des emplois d'étudiant.

 

-Dites toujours.

 

Le Suppléant qui se sentait plus en confiance, se concentra un moment afin de mieux se souvenir, et fit donc l'énumération la plus exhaustive possible de ses emplois d'été.

 

-J'ai passé un été à enseigner le tennis à des jeunes... un été à vendre des gâteaux Purity de porte en porte... un été à faire des livraisons pour Provigo... un été au bureau de poste à vérifier des mandats... un été comme gardien à l'EXPO... 

 

-C'est très bien, de conclure la secrétaire tirant un trait sur le formulaire. Écoutez, cher ami, nous n'avons pas à poursuivre l'entrevue déjà j'ai suffisamment d'indices m'assurant de votre compétence. Alors, je note votre nom ici... ou plutôt, attendez...

 

Et elle sortit d'un secrétaire l'agenda où elle inscrivait les rendez-vous des candidats avec le Grand Directeur.

 

-Bon, écoutez... en principe, j'ai des rendez-vous programmés pour deux mois à venir... Mais comme vous m'êtes assez sympathique et qu'après tout, vous démontrez des aptitudes plutôt exceptionnelles, je vois un trou, là, pour dans deux semaines. Parfait, parfait, alors, c'est confirmé ; vous revenez donc dans exactement deux semaines, jour pour jour, heure pour heure, et demandez le Grand Directeur ; il vous recevra pour une interview. N'oubliez pas de lui apporter une photo de deux pouces et demi sur trois, une radiographie pulmonaire récente, vos diplômes ainsi que tout ce que vous jugerez utile à votre présentation.

 

Là-dessus, elle le salua d'un large sourire et disparut.

 

Le Suppléant, heureux de la tournure des événements, rentra à la maison ; il apprit la bonne nouvelle à sa mère qui le félicita chaudement... et qui se félicita également de sa persévérance à toute épreuve qui enfin était récompensée.

 

Au cours des jours qui suivirent, le Suppléant prit conscience de l'immense tâche qui l'attendait si la Commission consentait à l'engager. Mais qui mieux que lui, avec tous ses diplômes, était en mesure de s'acquitter avec brio de ses responsabilités !

 

Pourtant, le Suppléant connaissant fort bien le monde de l'éducation ne le craignait pas moins. Et surtout s'inquiétait-il de cette plaie monstre pour les enseignants : le "recyclage" systématique. D'ailleurs, n'était-ce pas cet aspect fort encombrant de l'enseignement qui avait finalement dissuadé le Suppléant à suivre la voie normale à laquelle ses nombreuses années d'étude l'avaient destinées. Trop au fait des dessous de l'éducation pour en ignorer ce fardeau, le Suppléant avait alors décidé qu'il ne voulait pas s'imbriquer dans le système du recyclage duquel il ne pourrait se libérer qu'à sa retraite, car, aussitôt recyclé dans une discipline, se verrait-il aussitôt proposé un recyclage dans une autre discipline, et de nouvelles méthodes surgissant au cours de son apprentissage, il lui faudrait se recycler de nouveau : s'en irait-il ainsi d'un recyclage à l'autre vers le terme d'une vie entièrement vouée au recommencement.

 

 

Rédigé par Robert Alair

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