Le Suppléant (1.4)

Publié le 5 Juillet 2017

Le voyage se fit sans anicroche jusqu'au moment où il quitta la rame de métro.

 

-Misère, mon parapluie ! fit-il alors que les portes se refermaient derrière lui.

 

-Bah !... Ce n'est pas l'habit qui fait le moine, se dit-il sagement.

 

S'étant ressaisi, il gagna la sortie.

 

-Misère, de misère, de misère ! fulmina-t-il au sortir du métro.

 

Une pluie torrentielle tombait sur la ville.

 

Faisant preuve d'imagination... il héla un taxi qui s'arrêtait justement devant lui. Il y monta rapidement, prenant place sur la banquette arrière.

 

-À la Commission des Écoles Catholiques de Montréal.

 

-Ah oui, la Commission, fit le chauffeur connaissant de toute évidence cette institution.

 

Il mit aussitôt en route sa Chevrolet noire n'oubliant pas de déclencher son taximètre. Il remarqua, mine de rien:

 

-Il faisait si beau et regardez-moi ça !

 

-Euh... oui.

 

-Mais on dirait que le beau temps va revenir, hein ?

 

-Euh... oui, oui, espérons-le.

 

-Espérons surtout que l'hiver ne sera pas trop dur cet hiver!

 

-Oui, espérons-le.

 

-L'hiver passé, ç’a été comme ci comme ça.

 

-Comme ci comme ça ?

 

-Oui ! Comme ci comme ça!

 

-Ah oui, oui. Comme ci comme ça répéta distraitement le Suppléant tandis que le chauffeur regardant dans son rétroviseur, jugea bon de ne pas insister.

 

Peu après, le chauffeur déposait son client à l'entrée de la Commission ; le Suppléant s'y dirigea d'un pas rapide. Son rendez-vous était inscrit pour neuf heures et la ponctualité étant l'apanage des Suppléants, ce dernier ne l'ignorant pas, se présenta au bureau à l'heure dite. Très rapidement, on l'introduisit auprès du Grand Directeur.

 

-Bonjour, cher ami, lança celui-ci s'avançant vers le Suppléant, la main tendue.

 

-Bonjour mon mon monsieur le Directeur, articula avec peine le Suppléant qui cachait mal sa nervosité et dont le visage soudain fût envahi d'une pâleur cadavérique.

 

-Êtes-vous malade ? lui demanda le Directeur circonspect.

 

-Oh ! non, non, non, non ! Ça va, répondit le Suppléant chancelant.

 

-Mais, assoyez-vous, je vous en prie ! fit le Grand Directeur, lui tirant un fauteuil.

 

Le Suppléant balbutia des remerciements.

 

Le Grand Directeur alla refermer la porte soigneusement ; puis revenant au Suppléant, il se laissa choir dans un grand fauteuil en face de lui et, là, le considéra longuement.

 

-Alors, cher ami, trancha-t-il au bout d'un moment, vous désirez faire de la Suppléance ?

 

-Euh!... Oui.

 

-Nous avons toujours un grand besoin de bons suppléants. Avez-vous apporté votre radiographie pulmonaire ?

 

-Oui, oui, te...

 

-Votre photographie de deux pouces et demi sur trois ?

 

-Oui, oui, je...

 

-Parfait, parfait ! Et vos diplômes ?

 

-Oui, les voilà.

 

-Avez-vous votre lettre de recommandation ?

 

-La-la voici...

 

Le Grand Directeur, homme de belle apparence, jeta un coup d’œil rapide sur la paperasse remise par le Suppléant.

 

-Je vois, je vois... fit-il d'une voix profonde. Je crois qu'il est inutile de perdre plus de temps.

 

Et, se levant la main tendue vers l'aspirant, il ajouta :

 

-Vous êtes engagé, mon ami. Vous répondez à tous nos critères d'engagement. Félicitations !

 

Le Suppléant, stupéfait, se leva et serra la main du Grand Directeur, le remerciant, il va sans dire.

 

-Au plaisir ! fit le Grand Directeur. Attendez l'appel et surtout, n'oubliez pas de faire mes salutations à votre mère.

 

Le Suppléant, sacré désormais Suppléant, sortit de chez le Grand Directeur la tête haute et le regard fier ; mais les dernières paroles du Grand Directeur semèrent quelques doutes dans l'esprit du Suppléant : sa mère avait-elle, encore, quelque chose à voir dans cette histoire ?

 

Peu après, au sortir de l'édifice, il aperçut à quelque distance une voiture taxi noire identique à celle qui l'avait déposé plus tôt dans la matinée, ainsi qu'au volant un identique chauffeur. Il n'eut pas le temps de se remettre de son étonnement que déjà celui-ci l'interpellât.

 

-Hé ! Monsieur ! Je vous ai attendu comme vous me l'aviez demandé !

 

-Vous m'avez attendu ! s'étonna le Suppléant.

 

-Arrivez que je vous reconduise au plus vite, le compteur marque déjà $38.35 !

 

-Oh ! fit le Suppléant qui imputa à sa surexcitation de ne se souvenir de rien.

 

-Vous dites ? fit le chauffeur intéressé.

 

-Non, non !... Rien ! dit le Suppléant.

 

Tout de même, il marqua une hésitation. $38.35 ! Mais avait-il le choix si réellement il avait retenu ce chauffeur ? Et puis, il pleuvait encore à torrents.

 

-Enfin, se dit-il, un Suppléant peut bien se payer ce petit luxe !

 

Et, prenant place à l'avant cette fois, il jeta les yeux vers l'édifice de la Commission dans l'espoir d'y trouver l'assurance d'un redressement prochain de son état financier. Il ne lui restait guère plus de $45.00 en banque.

 

-Attendons l'appel, soupira-t-il.

 

-Vous dites ? fit le chauffeur tendant l'oreille.

 

-Non, non ! Rien, dit le Suppléant.

 

 

Rédigé par Robert Alair

Publié dans #Le Suppléant

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