La campagne suite 2

Publié le 10 Avril 2017

 

Pourquoi Cro-Magnon ? C’est simple, ce gros bonhomme n’avait plus qu’une seule dent dans la bouche. Il était répugnant, dois-je le dire. Dès que je l’entraperçus, il me fut totalement antipathique. Je pense que c’était réciproque.

 

Non, je ne pense pas, j’en suis sûr. Qui pouvait bien aimer un petit gringalet, la mine impertinente et arrivant de la grande ville ? Il n’en avait rien à foutre, mais comme il avait perdu son travail de chauffeur d’autobus scolaire, il résolut, poussé par sa femme, à gagner des sous en prenant en charge des enfants. Remarquez qu’il était aisé de comprendre comment ce rustre se retrouvait sans son emploi. Il était bourru comme un Viking et conduisait sa voiture à tombeau ouvert. Je le sais, car nous montions tous dans sa Météor pour aller fréquemment chez le frère de madame, l’oncle Robert. Il pilotait sa Mercury Météor Rideau sur les routes de gravier comme s’il s’agissait d’une piste de course. J’adorais ça. C’était particulièrement grisant quand il roulait sur les passages à niveau. La voiture bondissait dans les airs en sautant la voie ferrée et atterrissait de l’autre côté nous propulsant hors de nos sièges pendant la manœuvre. Ciel ! Si mes parents nous avaient vus, je ne suis pas certain qu’ils auraient apprécié. Mais qui le leur aurait dit ? Il est plus que probable que nous serions tous morts s’il avait perdu le contrôle de son bolide.

 

C’était un bonheur de visiter l’oncle Robert. Sa famille ne manquait pas d’attrait avec ses six filles et six garçons. Il régnait dans cette maison une atmosphère de fête perpétuelle, pilotée par ce groupe de filles, malheureusement toutes plus âgées que moi. Elles avaient un malin plaisir à dégourdir les petits prétentieux de la ville, notamment en organisant une danse après le très bon repas du soir. Les sept carrés martelaient le plancher et chacune des demoiselles voulaient faire tourner les garçons jusqu’à ce qu’il tombe par terre étourdi. Elles riaient sans cesse et je me demandais souvent si elles ne s’amusaient pas à nos dépens. Elles aimaient se mesurer à nous, mon frère et moi. Nous n’étions pas de la race de leurs frères ; ces solides gaillards se tenaient tranquilles dans un coin, désabusés devant l’attitude grivoise de celles-ci. Elles voulaient se prendre les doigts et jouer à la renverse avec nous. Je vous avoue que cela exigeait toute ma détermination pour ne pas me voir basculer et demander grâce. Je revenais à la maison le soir venu avec les jointures bleutées et endolories.

 

Suite 3 demain.

Rédigé par Robert Alair

Publié dans #La campagne...

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